Intérêt des produits de synthèse en parfumerie. 1ère Partie.

Intérêt des produits de synthèse en parfumerie. 1ère Partie.

INTERET DE LA SYNTHESE EN PARFUMERIE – 1ère PARTIE

“… les aldéhydes ne sentent pas l’orange…Ils n’évoquent rien de concret, rien de familier ; ils constituent une sorte d’abstraction… Cela tombe bien, en 1921, Gabriel Chanel lance son premier parfum et veut un sillage « abstrait » … 

Jusqu’à la fin du XIXème siècle, le parfumeur travaille avec des produits naturels. Il dispose d’une cinquantaine d’essences et il les utilise comme autant de « notes » qu’il combine en accords dans ses parfums. Ces « notes », il ne peut bien sûr pas les modifier; l’odeur de la rose, du jasmin, si riches soient elles, lui sont imposées par la nature…

Un événement majeur va survenir vers la fin du XIXème siècle ; grâce à la chimie, les scientifiques découvrent les premiers constituants des huiles essentielles; ils découvrent les molécules que la nature fabrique depuis la nuit des temps et bientôt, comment les produire au laboratoire. Ainsi vers 1868 est trouvée la coumarine existant dans la fève tonka, puis la vanilline de la gousse de vanille.

Dans l’essence d’orange, les chimistes découvriront le limonène ; ils découvriront aussi les butyrates qui sentent les fruits mûrs, le citral qui comme son nom l’indique sent et est présent dans le citron. L’orange contient aussi des aldéhydes qui marqueront le « départ » du N°5 de CHANEL… Vous pensiez que l’orange sentait l’orange ? Et bien vous vous trompiez, si vous « entrez » dans l’essence d’orange, si vous séparez et sentez chacun de ses constituants isolément, vous en trouvez des tas qui ne sentent pas l’orange… Ce sont seulement ses constituants ensemble, qui « font » l’odeur de l’orange et son identité olfactive propre. Autrement dit l’orange (comme toute huile essentielle) est comparable à une mosaïque de dizaines de tesselles de couleurs différentes, qui ensemble, formeraient l’image « orange ». N’avez-vous jamais fait cette expérience ? Lorsque vous vous approchez trop près d’une mosaïque, vous distinguez mal le motif général. C’est seulement de loin que celui-ci se constitue. Pour une huile essentielle, c’est un peu la même chose ; si on la « regarde » de trop près, c’est à dire, si l’on sent chacune de ses molécules, on découvre des éléments qui, pris isolément, peuvent être totalement étrangers au motif général. Mais j’irai plus loin ; une huile essentielle est comme un parfum créé par la nature, les molécules qu’elle contient ne s’évaporent pas toutes à la même vitesse. Ainsi, une huile essentielle évolue elle-même dans le temps après avoir été vaporisée. Rien n’est statique dans le parfum, une huile essentielle serait comme une mosaïque en mouvement, une mosaïque dont la vision évoluerait avec le temps.

Mais reprenons … C’est ainsi que les Aldéhydes présents dans l’orange ne sentent pas l’orange… Pire, ils ne rappellent rien de connu, ils n’évoquent rien de familier dans la nature; comme une couleur inconnue, inédite, ils constituent une sorte d’abstraction… Imaginez alors que vous puissiez isoler ces aldéhydes pour les utiliser seuls dans un parfum… C’est l’idée audacieuse qu’aura Ernest Beaux au début du 20ème siècle.

Pour le parfumeur de l’époque, utiliser les molécules « extraites » de la nature revient à utiliser de nouvelles odeurs, exactement comme si le peintre utilisait de nouvelles couleurs, comme si le musicien utilisait de nouveaux sons. N’est-ce pas incroyable ?

Les aldéhydes ne rappellent rien de connu ? rien de concrèt? Cela tombe bien ; en 1921, Gabriel Chanel lance son premier parfum et elle veut un sillage « abstrait ». En plein mouvement cubiste, elle veut un parfum qui permette à l’esprit de rêver à de nouvelles « formes », s’attacher à de nouvelles femmes… Ernest Beaux fait le rapprochement ; il utilise les aldéhydes en excès… Résultat, le N°5 est totalement novateur… Une nouvelle parfumerie est née.

Mais je prendrai d’autres exemples : L’undécalactone Gamma sent la pêche ; elle est découverte en 1908. Jacques Guerlain l’utilise pour la première fois en 1919 dans un chypre qui deviendra célèbre : le fameux « Mitsouko ». Cette note fruitée ne peut venir d’aucune huile essentielle. elle n’existe même pas dans la nature. Là aussi c’est inédit.

Et l’aventure continue; la vanilline utilisée par Jacques Guerlain dans Shalimar en 1925 apporte une note douce (sucrée) beaucoup plus intense que la vanille naturelle, magnifique au demeurant et également utilisée par Guerlain pour sa richesse et sa subtilité incomparable.

Mais… pour « composer » tous ces grands parfums, la nature ne suffit pas.

Je résume : Le premier intérêt des produits de synthèse est d’offrir de nouvelles notes aux parfumeurs… Guerlain, Chanel et autres précurseurs exploreront l’intérêt des produits synthétiques avec avidité et talent. Soixante-dix notes (huiles essentielles) au dix-huitième siècle, des milliers de notes aujourd’hui, imaginez le nombre de combinaisons possibles, de nouveaux accords…

Ce phénomène que constitue l’intervention et la contribution de la chimie à l’aventure du parfum est une révolution ; il marque le début d’une ère nouvelle. A partir de ce moment-là, les découvertes artistiques en matière de parfum vont prendre un essor sans précédent. Les parfums que nous connaissons aujourd’hui datent de cette époque ou après ; aucun ne date d’avant (à part bien sûr, l’Eau de Cologne).

PARADOXE DU PARFUMEUR

PARADOXE DU PARFUMEUR

Introduction au Livre “Aux Sources du Parfum”

Depuis toujours, je ne sais si je suis plus animée par une volonté de comprendre le monde ou simplement l’observer, le contempler et me laisser porter. Si je me retourne sur mon épaule pour scruter le passé, je m’aperçois que j’ai toujours aimé cela, « osciller entre deux » ; entre raison et sentiments, légèreté et pesanteur ; discipline et volupté… 

Au sujet de ma carrière, je dois dire que j’ai eu de la chance de me faire une place dans le parfum car dans cette discipline, je trouve encore matière à osciller; le parfum vit entre plusieurs univers, entre science et art, rigueur et fantaisie, entre sens et sensibilité. Le parfum s’épanouit harmonieusement dans le paradoxe.

Créer des parfums, c’est réfléchir à de complexes architectures pour finalement ne plus penser, juste sentir ou plutôt ressentir. Dans l’art du parfum, on apprend des règles, on construit des systèmes, on s’appuie sur des principes, des repères pour finalement s’apercevoir de la nécessité de dépasser ces mêmes principes, s’affranchir de ses propres repères. Evoluer dans le monde du paradoxe avait toutes les raisons de me combler, et pourtant, la encore, j’ai trouvé le moyen d’hésiter entre deux attitudes, deux postures : Etre celle qui crée et celle qui observe les autres créer ; ma vie se déroule ainsi « être dedans » et « hors » du métier, être le parfumeur et être celui qui transmet le métier, qui s’observe passer le relais.

Tout se passe comme si animée d’une forme d’urgence, peut être due au sentiment de brièveté de la vie, je voulais tout comprendre, tout englober, tout savoir et me presser de le transmettre avant de disparaitre. Construire des théories n’est pas mon fort; ce livre ne saurait donc être autre chose qu’un essai. Il est tout juste le fruit d’observations, de réflexions que j’ai tenté d’organiser. J’espère tout au plus soulever quelques questions, proposer des réponses, des esquisses de réponses. Ecrit comme un roman, ce livre est un peu le miroir que j’ai promené le long des chemins parce que j’aime me promener, écouter, me faire une idée, converser sur un art que je pratique et que je tente de mettre en forme dans des cours. Cet exercice est un défi car l’art du parfum est un des plus difficiles à transmettre.

L’olfaction est le sens le plus irrationnel qui soit, le plus animal. Paradoxalement et heureusement, il est aussi celui de la mémoire, du langage, de la vision, de la musique, du touché… Car lorsque je sens, c’est une image que je mémorise, un sentiment, un gout … tout sauf un parfum. Ce sens se sert des autres sens pour trouver ses repères. Et cet art se sert des autres arts pour se décrire.

Je dédis donc ce livre sur le parfum… à la peinture de Nicolas Poussin dont les mots :”Vous ne saurez que ce que vous sentez”… feront toujours écho en moi. Je dédis ce livre à la musique de Bach qui m’a fait comprendre le sens du mot « variations » en parfum. à Milan Kundera, musicien et écrivain, sans lequel je n’aurais jamais écrit ce livre, au génie de sa pensée philosophique et à son humour… Et enfin, à Matisse et à ses mots «Quand je suis au travail je n’essaye jamais de penser, seulement de sentir»…